copie d'un article paru dans Piano Magazine, revue qui malheureusement ne paraît plus pour le moment. n°38 de janvier février 2004
| | | | | | | | | | | | Jos van Immerseel ENTRE TRADITION ET MODERNITÉ Certains le qualifient volontiers de « fanatique » de l'interprétation historique. Lui répond qu'il est simplement exigeant. On lui reproche de toucher à tout - piano, clavecin, orgue, direction d'orchestre -, il déclare qu'il est un musicien curieux. Jos van Immerseel est en tout cas un personnage atypique du paysage musical actuel. Grand amateur d'instruments anciens, il nous a reçu chez lui, à Anvers, au milieu de ses pianofortes, pianos de concerts, clavecins et autres représentants d'une certaine tradition sonore. Alors, partisan nostalgique de l'historicisme le plus pointilleux ou bien artiste ayant saisi, mieux que les autres, où se situe la vérité quant à l'interprétation musicale d'œuvres du passé ? Reportage : Orianne Nouailhac - Photos : Michel Piquemal | | | | | J os van Immerseel est-il un musicien d'un autre temps ? Un être entièrement dévoué à la recherche de la perfection dans l'exécution et qui ne se satisfait pas de la demi-mesure, des interprétations mi-figue mi-raisin sur un instrument moderne semblable à tous les autres ? Car une fois lancé dans un projet, il y met toute sa colossale énergie et cette boulimie de musique qui l'entraîne, depuis des années, sur des chemins de traverse. Et sur les terrains minés de l'interprétation historique où si peu d'artistes osent s'aventurer. Pour lui, il ne s'agit pas de s'asseoir devant un piano et de jouer les notes. Mais de constituer le contexte idéal - et le choix de l'instrument y joue un rôle central - dans lequel il va pouvoir livrer sa vision d'une œuvre et s'épanouir musicalement. Car la notion de plaisir n'est pas étrangère à son parcours musical. Bon vivant mais concentré, possédant une immense culture mais n'en faisant pas toute une histoire, mêlant intuition et analyse, | Jos van Immerseel force le respect. On peut ne pas adhérer à toutes ses convictions, mais on ne peut pas - si l'on aime la musique autant que lui - ne pas respecter ses engagements parfois risqués mais toujours justifiés ainsi que le courage de ses choix. | Jos van Immerseel, il est vrai, a baigné de longue date dans un monde où la rhétorique, l'organologie ou encore la facture d'instruments sont entremêlées en un savant dosage et s'enrichissent mutuellement. Né à Anvers, il fait dans sa ville natale des études de piano (auprès d'Eugène Traey), d'orgue (Flor Peeters), de clavecin (Kenneth Gilbert), de chant (Lucie Fra-teur) et de direction d'orchestre (Daniel Sternefeld). A l'époque, le jeune musicien ajoute à son arc une autre compétence : la composition. Il écrit, pendant quelques années, une trentaine de pièces. Puis tourne la page. « Mon problème, re-grette-t-il, est que je n'ai pas trouvé de langage . C'était souvent une pièce d'après tel ou tel compositeur. D'ailleurs je remarque beaucoup cela dans la musique de ces cinquante dernières années. Peu d'œuvres, à mon sens, ont apporté des choses vraiment nouvelles. Et certaines musiques anciennes sont plus avant-gardistes que la plupart des musiques actuelles. » Le ton est donné. Après avoir remporté plusieurs prix inter- | | | | | | | | | | | | | | | | |
| | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | nationaux dont le premier prix du Concours de clavecin de Paris en 1973, Jos van Immerseel se concentre sur le piano, le pianoforte et le clavecin, sans jamais parvenir à privilégier un seul de ces instruments. La nécessaire - mais trop rare - curiosité envers la facture semble avoir été inscrite dans ses gènes. Il est vrai que son apprentissage musical lui a apporté sur un plateau les meilleures conditions de découverte des instruments. Alors qu'il fait ses études, dans les années 60, au conservatoire d'Anvers, le piano le plus récent sur lequel il lui est donné de jouer est... un Pleyel de 1947 ! A disposition des élèves, des Gaveau, Erard, Pleyel, Blûthner, Bechstein, Grotrian-Steinweg ou Steinway affichent leurs différentes sonorités. « C'était l'époque qui voulait cela car aujourd'hui le conservatoire d'Anvers, comme les autres, n'a que des instruments modernes à offrir, essentiellement japonais ou allemands », regrette Jos van Immerseel. | Lui ne déviera pas de cette trajectoire de diversité instrumentale. Une règle d'or : obtenir le meilleur - orchestres, musiciens, instruments - pour donner le meilleur de lui-même. Après des années | de collaboration avec quelques-uns des orchestres les plus intéressants d'Europe, des années également passées à enseigner à la Schola Cantorum de Bâle, au CNSM de Paris, au conservatoire Sweelinck d'Amsterdam ou encore au conservatoire de sa ville natale, Jos van Immerseel saute le pas. Il crée son orchestre en 1987, Anima Eterna. Et s'entoure de musiciens qui épousent ses convictions. « Dans les orchestres traditionnels, explique-t-il, la diplomatie et la discipline étaient souvent de rigueur au détriment de l'élan de la passion et de la communication dans les rapports humains et musicaux. Par ailleurs, il fallait être gentil et répéter le plus rapidement possible pour être redemandé. Bref, ne pas pousser son rôle et son engagement trop loin. » Une vision de la vie orchestrale profondément antinomique avec la sienne, lui qui a appris la direction selon les rites de la « vieille école », auprès d'un élève de Mar-kevitch. Lors de la création d'Anima | | | | | | | | | | | | | | | |
| | | | | | | | | | | | | | | | Eterna, Jos van Immerseel est déjà fortement engagé dans la diffusion de la musique baroque. Son but premier est de n'interpréter les œuvres anciennes que sur des instruments historiques. Quelques musiciens audacieux relèvent le défi avec lui. « Au début de l'aventure, c'était un quatuor, surtout axé sur la musique baroque. Puis en 1988, un producteur d'Amsterdam m'a proposé l'enregistrement de tous les Concertos de Mozart. J'en assurais la partie piano ainsi que la direction. Et les disques (chez Channel Classics, ndlr) ont eu un grand succès. C'est ce projet qui a véritablement lancé Anima Eterna. A la fin du processus d'enregistrement de ces concertos -par ordre chronologique - nous étions trente musiciens », se souvient Jos van Immerseel. Aujourd'hui, si la philosophie est inchangée, la musique baroque n'est plus la seule à avoir les faveurs de sa formation orchestrale. Les grands romantiques sont également « revisités » et Anima Eterna vient d'enregistrer Totentanz de Liszt - avec Jos van Immerseel à la baguette mais pas au clavier, car on ne peut pas jouer et diriger en même temps chez ce compositeur de génie. Un enregistrement à paraître dans quelques mois qui dévoile le son d'exception d'un piano Erard de 1886, l'un des instruments de la collection privée du maître. Puis l'ensemble se lancera dans le Premier Concerto de Brahms avec Alexei Lubimov au piano. Et en 2005 est prévu l'enregistrement du Concerto pour la main gauche de Ravel. Mais Jos van Immerseel a également une vie musicale en dehors de son orchestre, jouant en musique de chambre ainsi qu'en solo. Il nous livrait récemment un disque de Mélodies de De- | | | | bussy où il accompagnait Sandrine Piau (Naïve). Et en ce début d'année paraît un superbe enregistrement de pièces à deux pianos de Saint-Saëns, Poulenc, Infante et Franck, gravé en duo avec la pianiste Claire Chevallier sur deux instruments Erard de 1897 et 1904 (lire notre chronique « coup de cœur » dans ce numéro, ndlr). Une parfaite illustration - s'il en était besoin - de la philosophie musicale du pianiste flamand et de son rapport à l'interprétation historique. «Vous savez, ajoute-t-il, pour interpréter, il faut dépasser les notes. Et alors vous êtes confronté à des dizaines de disciplines artistiques (l'ébéniste-rie...) ou scientifiques (histoire, littérature, anthropologie, langues, etc.)... llfauts'intéresser à tout, excepté à deux choses - enfin en ce qui me concerne -, la politique et l'argent ! » Mais comment ce boulimique de musique, possédant certes une capacité de travail ahurissante, fait-il pour trouver le temps nécessaire à tant de projets exigeants ? « Dès l'âge de 16 ans, je menais de | front piano, clavecin, orgue, direction et même composition, donc j'ai l'habitude ! », explique-t-il, assez étonné que cela nous paraisse conséquent, surtout en comparaison avec ce qu'ont pu réaliser, en une vie, des musiciens tels que Mozart et Bach... Puis il ajoute : « Mais vous savez, avec les années, j'ai diminué mon champ d'intérêt. Je ne joue presque plus d'orgue ; je ne compose plus et je ne joue plus de musique contemporaine ; de même, à part au clavecin, je ne fais presque plus de musique de la Renaissance et même encore plus ancienne comme je le faisais dans le passé. » Nous voilà rassurés ! Mais une question se pose inéluctablement : est-ce cet homme que certains qualifient de fanatique 1 Explications : « Je suis exigeant, c'est tout. Et cela dérange. Schubert, dans ses écrits, était intransigeant sur l'utilisation des tempi. Irait-on dire qu'il était fanatique, un véritable obsédé des petits détails ? Si je veux jouer Mozart sur piano ancien, j'en ai le droit tant que je n'empêche pas les autres de faire comme ils le souhaitent. C'est ma liberté. Je suis arrivé à un stade où je | | | | | | | | | | | |
| | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | ra différente, ce qui est très frustrant. Car la différence de toucher entre un pianoforte historique et un piano moderne est du même niveau que celle entre un hautbois et une clarinette ! C'est extrêmement différent. Donc forcément, à moins d'être passionné par la facture ancienne, la plupart des artistes, dans de telles circonstances, jettent l'éponge et décrètent que ce n'est pas intéressant pour eux. Et je comprends cela, je ne le condamne pas. Il est seulement dommage que les conservatoires n'informent pas les étudiants à leurs débuts, en leur offrant un accès possible à cette autre façon de faire de la musique », déplore-t-il. Différence de sonorité et de toucher donc qui rend difficile l'exercice du pianoforte pour un virtuose habitué à « frapper » les touches de son piano. Sans doute. Mais virtuosité et violence sont deux choses bien différentes nous rappelle Jos van Immerseel, affirmant que sur un piano comme sur un pianoforte il ne faut jamais forcer. « Vous savez, on peut très bien imaginer Serguei Rachmaninov jouer sur un instrument historique car il possédait une technique de doigts très légers (le fameux jeu perlé) qui correspond très bien à l'esprit du jeu sur piano historique. La technique d'aujourd'hui, en revanche, ne passe pas sur piano historique et, selon moi, ne passe pas vraiment non plus sur piano moderne ! C'est bien souvent du catch, de la boxe. Chaque pianiste devrait travailler une semaine dans la cabine de réglage d'une manufacture de pianos et il changerait sa façon de toucher le clavier. D'ailleurs, j'apprécie beaucoup plus de clavecinistes que de pianistes parmi les artistes actuels qu'il m'est donné d'entendre. » N'est-ce pas plutôt ce genre de déclara- | | | | peux faire uniquement ce que je veux faire, mais c'est un luxe que je paye cher. » Car l'interprétation historique - ou la querelle des anciens et des modernes - divise et passionne le sérail musical depuis déjà quelques bonnes années. Et à trop vouloir placer en adéquation musique et instrument et donner des œuvres sur un pianoforte qu'aurait pu entendre ou jouer le compositeur, bref à vouloir à tout prix recréer le contexte historique idéal, certains musiciens se sont commis avec de véritables casseroles, discréditant aux yeux - et surtout aux oreilles - de tous une pratique musicale pourtant salutaire. Chez Jos van Immerseel, aucune ambiguïté dans le discours : si le pianoforte | n'est pas jouable, il est exclu de poser les doigts sur son clavier. Mais si les instruments anciens ou copies d'anciens de qualité sont disponibles - et c'est le cas bien entendu - et si les pianistes peuvent y avoir accès, pourquoi tant d'interprètes actuels rejettent-ils catégoriquement l'instrument historique ? La réponse de Jos van Immerseel ne se fait pas attendre : « Un pianiste qui fait son premier pas vers l'instrument historique et qui n'a même jamais joué sur un clavecin va effectivement être désorienté dans un premier temps et se sentir assez inexpérimenté, un peu comme un débutant devant un piano. 11instrument ne correspondra pas à ce qu'il veut entendre, la réaction directe entre ses doigts et le son se- | | | | | | | | | | | |
| | | | | | | | | | | | | | | | | | tions qui valent à Jos van Immerseel quelques inimitiés dans le petit milieu de la musique classique ? En tout cas, une chose est sûre, sa vision de l'instrument historique est claire et parfaitement saine. Pas de fanatisme en vue de ce côté-là ! Mais pour comprendre l'extrême pointillisme dont font preuve les spécialistes des instruments historiques, il est nécessaire de considérer l'importance de la restauration qui seule - et si elle est réalisée par un professionnel - permet de conserver à l'instrument son caractère historique. Avant d'aborder ce sujet qui lui tient à cœur, Jos van Immerseel insiste sur le fait que, même s'il n'est pas lui-même restaurateur, il côtoie depuis des années les meilleurs de la planète dont le travail le fascine. Puis, lancé sur ce thème, il devient intarissable : « Ce que je vais vous exposer n'est pas tant ma vision que la philosophie des grands restaurateurs d'instruments de musique qui aboutissent apparemment | tous à la même conclusion. Et il n'y a pas de discussion à avoir sur cette philosophie. On peut discuter beaucoup sur les détails mais pas sur le fond. La première chose à se demander est la suivante : veut-on restaurer la musique | ou bien l'instrument, ce qui n'est pas nécessairement la même chose ? Si l'on veut restaurer la musique, cela veut dire que l'on veut retrouver le triangle compositeur-instrument-oreille. Et cela signifie que l'on souhaite respecter le plus possible ce que le compositeur avait en tête ou ce qu'il a connu. Mais nous n'avons, pour cela, que la partition, l'instrument et des documents secondaires. Et dans ce contexte, l'instrument est, selon moi, tout autant un témoin crucial que la partition. Pour illustrer ce point de vue, je me référerai à deux citations récentes de Benjamin Britten et Francis Poulenc qui ont rappelé tous deux combien l'instrument est décisif. Donc, à mon sens, la grande discussion qui consiste à se demander siBee thoven n ' aurait pas préféré les instruments modernes s'il les avait connus ne veut rien dire, puisque s'il les avait connus, par définition, il n'aurait pas composé la même chose. Ce discours est, à la base, stérile et stupide. C'est comme si l'on se demandait ce qu'aurait fait Napoléon s'il avait | | | | | | | | | | | | | | |
| | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | connu la bombe atomique. Je rappellerai néanmoins que la plupart des personnes opposées aux instruments historiques ont été confortées en ce sens par le fait qu'à une époque pas si lointaine - lorsque la frénésie de l'instrument historique a saisi le milieu de la musique -, on a entendu des artistes jouer sur des instruments qui ne devraient même pas porter ce nom. Et aujourd'hui encore, cer- | tains jouent sur des pianofortes désaccordés, courbés, avec des marteaux et des cordes en vrille. » Si replacer la musique dans son contexte est la première règle, choisir l'instrument approprié est l'élément central du processus. Sur la seconde partie de la philosophie, c'est-à-dire ce qu'il faut faire si l'on veut restaurer l'instrument, le problème est finalement assez simple. « On veut retrouver la qualité de l'instrument original, explique Jos van Immerseel, et on peut atteindre ce but de deux façons. Soit on peut faire une restauration historique, avec les bons matériaux et dans le respect de la facture d'origine, soit l'instrument est trop endommagé et, à ce moment-là, il suffit de faire appel à un facteur de très grande qualité pour faire une reconstruction de l'instrument, une copie en quelque sorte. Cette dernière possibilité est loin d'être secondaire car les compositeurs eux-mêmes, à l'époque, ont finalement entendu des pianos modernes. Le son de l'ins- | trument ancien original que nous entendons aujourd'hui n'est pas celui qu'ont entendu les compositeurs, évolution du bois, de la table et des matériaux obligent. Donc un piano construit d'après un instrument ancien est presque plus proche du son de l'époque - encore une fois, si la facture est celle d'un vrai maître, d'un génie - qu'un piano ancien restauré dont on aurait juste changé quelques cordes et marteaux ! Problème : trouver un facteur d'exception. Car si vous confiez, pour une restauration, votre Erard entre les mains d'un charlatan, àla sortie il ne s'agitplus d'un Erard. De même, si vous faites construire un piano d'après tel ou tel modèle du XVIIIe siècle par un facteur actuel, vous ne pouvez que lui faire confiance et espérer qu'il vous livrera bien un instrument dans l'esprit du facteur d'origine. Je me méfie par exemple des restaurateurs qui ne sont pas facteurs. Car cela est tout simplement illogique. Un restaurateur doit être capable de construire totalement un instrument selon les codes et règles d'un fac- | | | | | | | | | | | | | | | |
| | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | teur ancien. Mais ces artisans-là, qui sont de vrais génies, se comptent à peine sur les doigts des deux mains, dans le monde entier, alors qu'il y a près de cinq cents facteurs aujourd'hui. » La restauration historique, du fait de sa complexité, fait face à de nombreux obstacles. Par exemple, il est très compliqué de trouver des instruments originaux, du même modèle que le piano à restaurer, et qui ne soient pas trop retouchés afin de savoir comment procéder dans le plus grand respect. Et Jos van Immerseel vient d'acheter un Bechstein de 1870 pour lequel ce problème précis se pose. Car tous les modèles de ce type ont déjà été « bricolés » et les archives de la manufacture allemande sont muettes. « Ainsi, nous ne savons pas, par exemple, si les marteaux étaient faits de plusieurs couches de cuir ou bien de feutre en couches successives ou encore un ensemble des deux, du feutre avec du cuir par-dessus... »,regrette-t-il. | Et le musicien flamand de nous présenter, un par un, avec une foule de détails techniques - preuve supplémentaire de sa très grande connaissance du sujet - les dix instruments qui sont au cœur de sa collection. Et bien sûr les facteurs qui lui ont permis de la constituer, année après année. Nous commençons notre visite guidée par deux clavecins, reproductions récentes de modèles anciens. Tout d'abord un instrument du facteur Matthias Grie-wisch, construit en 2001 à Bammental d'après Michael Mietke (ca. 1710, Berlin). Jos van Immerseel souhaitait depuis longtemps déjà intégrer un jour dans sa collection une création de ce facteur qui, selon lui, est l'un des plus exceptionnels du moment. Après avoir tergiversé de longs mois sur le type d'instrument à réaliser, les deux hommes se sont finalement fixés sur une reconstruction d'un clavecin de Michael Mietke, un facteur allemand qui travaillait à Berlin et qui, semble-t-il, | réalisa un clavecin pour Jean-Sébastien Bach qui le lui commanda pour la cour de Kôthen. « Bach est venu à Berlin et a acheté un instrument à deux claviers, nous explique Jos van Immerseel. On suppose d'ailleurs que le premier concerto pour instrument à clavier de l'histoire - c'est-à-dire le Concerto brande-bourgeois n° 5 - a été écrit sur cet instrument-là car Bach a composé cette œuvre un an après avoir reçu le fameux clavecin. Quoi qu'il en soit, pour réaliser un instrument d'après Mietke, il nous fallait des documents et des informations. Griewisch a donc recherché d'autres instruments réalisés à la même époque, par le même facteur et surtout, bien entendu, des modèles qui n avaient pas été retouchés. Nous avions connaissance de deux instruments attribués à Mietke et exposés à Berlin. Ces derniers ne sont pas signés, ce qui est normal puisqu'ils étaient destinés à un roi et que le nom d'un roi est plus important que celui du facteur. Puis Matthias | | | | | | | | | | | |
| | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | un grand charmeur, mais c'est un peu comme avec le chocolat : on ne peut en consommer trop. Et puis vous savez, le- répertoire français peut parfaitement être joué sur un instrument du type du clavecin de Griewisch d'après Mietke. Un instrument de ce type est beaucoup plus universel. Quant aux clavecins anversois, j'ai beaucoup travaillé dans ma ville sur des instruments originaux et le conservateur d'honneur du musée Vleeshuis, Dr Jeanine Lambrechts-Douillez, m'avait même permis de jouer sur un instrument splendide, reconstruction d'un Ruckers de 1644 par Hubert Bédard, le facteur parisien. Je suis donc suffisamment en contact avec les clavecins anversois pour ne pas avoir besoin d'en avoir un parmi mes instruments. » Mais bientôt, une autre surprise nous attend au fil de la visite : un clavicorde ! Cet instrument, fabriqué par Joris Potvlieghe (2003, Tollembeek) d'après Philipp Jacob Specken ( 1743, Stockholm), possède une sonorité douce qui évoque irrémédiablement une certaine époque. Est-ce là un jouet, reflet d'un passé révolu, l'élément « décoratif » de cette collection ou bien s'agit-il d'un véritable instrument ? « Un clavicorde est une combinaison de deux choses : c'est un instrument de musique intime pour lequel beaucoup de compositeurs ont écrit pendant trois cents ans et c'est un instrument d'exercice qui était utilisé par les organistes pour pouvoir développer un toucher professionnel. Cari Philipp Emanuel Bach dans son Essai sur la véritable manière de jouer les instruments à clavier dit claire- | | | | CI-DESSUS ET CI-CONTRE, PIANOFORTE DETMAR HUNGERRERG (2001) D'APRES JOHANN FRITZ (1814, VIENNE). | | | | Griewisch a découvert en Suède, dans une toute petite ville, un instrument signé Miet-ke. Après analyse de ce dernier, deux facteurs, dont Matthias Griewisch, sont arrivés à la conclusion que sans aucun doute les deux instruments de Berlin étaient bien de la main de Mietke. Et à partir de cela, nous avons pu faire une reconstruction d'un clavecin à deux claviers, dans la lignée de celui qu'avait entendu Bach. » Car c'est véritablement à ce genre de rencontres d'exception que le musicien flamand doit de posséder aujourd'hui des instruments rares et précieux. D'un tout autre style, un second clavecin, conçu par Michel de Mayer (1983, Bruxelles) d'après Carlo Grimaldi (1697, | Messina), offre à Jos van Immerseel la sonorité et les caractéristiques d'un clavecin sicilien. Mais pourquoi donc n'y a-t-il pas dans cette collection un clavecin français et surtout flamand que le visiteur, évidemment, s'attend à découvrir chez un musicien anversois amateur de musique baroque ? La réponse de l'intéressé est claire : « J'ai joué pendant vingt ans un clavecin français. L'inconvénient est que ces instruments sont assez limités quant au répertoire. Sur un Blanchet, on peut jouer magnifiquement du Couperin, sur un Taskin, du Bal-bastre. Mais déjà, jouer du Couperin sur un clavecin Taskin devient un exercice périlleux car l'instrument n'est pas suffisamment clair, surtout dans le grave. Le clavecin français est | | | | | | | | | | | | | |
| | | | | | | | | | | | | | | | | | ment qu'à la première note, on repère un claveciniste qui n aurait jamais touché un clavi-corde... Joris Potvlieghe est un facteur spécialisé dans les clavicordes. Il est fasciné par cet instrument et a commencé à en fabriquer dès l'âge de Mans. » On aurait dû s'en douter. Comme pour tout ce qui concerne la musique, une fois encore, Jos van Immerseel ne joue pas. Et le sérieux est de mise. A-t-il déjà enregistré sur ce clavicorde ? « C'est un instrument très difficile à enregistrer. On me l'a proposé plusieurs fois et j'ai toujours refusé », conclue-t-il sur ce sujet. Du côté des pianofortes, Jos van Immerseel possède notamment un instrument du célèbre facteur Christopher Clarke (1988, Cluny) d'après Anton Walter (ca. 1800, Vienne) et un autre, conçu par Detmar Hungerberg (2001, Hùckeswa-gen) d'après Johann Fritz (1814, Vienne). Ces deux instruments, à la fois proches mais très différents - l'uniformisation sonore est nettement moins répandue dans | les instruments historiques et les reproductions d'originaux anciens - sont extrêmement fidèles à leur original, preuve de la compétence du facteur, mais ils possèdent également une spécificité : la personnalité du facteur se ressent dans l'instrument fini. Et un musicien tel que Jos van Immerseel peut reconnaître, en effet, à l'oreille, un clavecin signé Clarke ou Hungerberg ! Dans cette collection, un seul pianoforte original. Il est signé Johann Nepomuk Trôndlin (ca. 1835, Leipzig) et porte le numéro de série 677. « Cet instrument est allemand mais de facture viennoise. Il est d'origine mais le cuir et les cordes ont été changés. Il a donc été restauré », ajoute Jos van Immerseel. Car il est rare, bien sûr, de trouver un instrument ancien original non restauré et qui soit en état d'être joué. Et pourtant, le musicien belge compte dans sa collection une telle rareté. Un demi-queue Erard, modèle riche, de 1897. | Il s'agit du premier instrument de Jos van Immerseel, celui par lequel l'aventure de la collection allait commencer. Trouvé dans un château, en Belgique, il avait miraculeusement conservé sa sonorité et son état était excellent, malgré les conditions dans lesquelles il avait été stocké : un environnement humide et poussiéreux. Et rien n'a été touché, enlevé ou changé dans ce piano depuis. Les deux autres Erard de Jos van Immerseel ont, quant à eux, été restaurés. Sur le piano de concert de 1886, seuls les marteaux, les cordes et les feutres ont été changés. En revanche, le grand concert de 2,80 mètres qui trône dans l'appartement du maître a, pour sa part, subi une restauration complète par le facteur Patrice Sauvageot. Enfin, touche originale tout autant que reflet de la passion de Jos van Immerseel pour ces instruments, la collection se clôt par une surprise inattendue : un orgue Hammond, modèle de concert (1958, | | | | | | | | | | |
| | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | Chicago), acheté à la célèbre BBC qui l'utilisait pour ses émissions. D'emblée, le musicien s'assoit et nous entraîne à la découverte des multiples possibilités de ce « monstre » sonore. La plupart des instruments de cette collection - et tout spécialement les pianos Erard - sont utilisés pour les enregistrements d'Anima Eterna (il existe une collection « Anima Eterna » chez Zig Zag Territoires, ndlr). Outre les différences de toucher entre un piano historique et un piano moderne, les musiciens utilisant ces instruments rencontrent-ils des soucis liés à la notion d'interprétation ? Et qu'en est-il de la constitution de sa propre sonorité sur un instrument de la sorte ? Pour Jos van Immerseel, la notion d'interprétation est indissociable du choix du piano : « Un de mes amis pianistes s'est plaint un jour devant moi de ne pas pouvoir exprimer sa sonorité sur ces instruments car ils sont tous très différents ! Je lui ai répondu que ce n'était pas lui l'important mais ce qu'il jouait et que, dans cet état d'esprit, il était impératif de s'adapter à un piano et de créer sa sonorité encore et encore, à chaque fois. De même, à ceux qui disent que l'uniformisation du son actuelle est salutaire car elle permet de mettre en valeur non pas le son du piano mais les notes de la partition, je répondrai que, de toute façon, il y aura interprétation et que le pianiste - tout comme le ferait le son du piano -apportera quelque chose à la partition, donc cela est inévitable. Et de même pour les artistes qui déclarent qu'ils veulent que l'on entende à travers eux la partition et non pas leur jeu. Je dis que de ne pas interpréter est aussi une façon d'interpréter. Ne pas s'engager est un choix interprétatif. Chaque musicien qui | | | | dit quelque chose est potentiellement recon-naissable. » Et Jos van Immerseel est un musicien bavard. Qui ne passe pas inaperçu. Sa vision musicale est exigeante. Mais il est bien plus qu'un simple nostalgique rejetant purement et simplement toute modernité en matière d'art. C'est un nostalgique optimiste : « Je pense qu'après la Seconde Guerre mondiale, en Europe, nous avons développé un rejet - bien compréhensible - du passé et de ce terrible choc vécu. Cela s'est traduit par un nettoyage brutal dans bien des domaines et notamment dans la musique. Nous avons jeté aux orties la plupart de nos pratiques et de nos traditions et, malheureusement, de bonnes choses sont parties avec elles. Mais je pense que nous re- | découvrons , au fur et à mesure, des éléments essentiels que nous tentons de réintégrer, tant bien que mal, dans nos schémas de pensée. » L'interprétation historique pourrait-elle faire partie de ces éléments nous réconciliant avec notre passé ? Et les instruments originaux tout autant que les copies d'instruments anciens ne constitueraient-ils pas un enrichissement pour la vie musicale de demain ? Dans un monde bien souvent régi par les notions de rentabilité, de marketing et de mondialisation, la fragilité d'un pianoforte et les centaines d'heures dévolues à sa création ne pèsent en effet pas bien lourd. Et si l'on anêtait un peu de courir vers le progrès pour prendre le temps de réécouter la musique... ♦ | | | | | | | | | | | | | | | | | | |