Patrice Sauvageot travaille en Borgogne à côté de Cluny. Il a notamment restauré l'Erard de concert de Cyril Huvé, mais aussi certains certains instruments de Paul Badura-Skoda, Claire Chevallier la partenaire de Jos Va Immerseel. Cet artisans est un autodidacte de la restauration qui travaille non loin de Christopher Clarke. Nous nous permettons de reproduire ici un article paru dans Piano Magazine, puisque cette revue hélas ne paraît plus pour le moment.
| | article paru dans Piano Magazine n°40 | mai-juin 2004 | | | | | | | | Patrice SauvageotAUTODIDACTEDE LA RESTAURATIONLorsque l'on demande à cet artisan discret sa définition d'un restaurateur de qualité, il délivre quelques mots simples qui ont, pour lui, valeur d'exemplarité : la patience, la curiosité, le goût du bricolage - au sens positif du terme -, l'imagination et la conscience de la conception et de la création. Le travail de Patrice Sauvageot, accordeur et restaurateur autodidacte, est celui d'un passionné. Reportage : Céline Marie - Photos : Michel Piquemal | | | | | | | I nstallé à deux pas de Cluny, en Saône-et-Loire, et de son collègue et ami Christopher Clarke - un restaurateur et facteur d'exception que connaissent bien les artistes et les amoureux du pianoforte -, Patrice Sauvageot restaure et prépare les pianos dans la plus grande discrétion. Alors que Christopher Clarke prend soin des instruments les plus anciens, Patrice Sauvageot se charge, quant à lui, des pianos allant de l'époque romantique à aujourd'hui. Car notre restaurateur voue une véritable passion au son romantique et, à mesure qu'il entend les instruments modernes, ce sentiment s'exacerbe : « Des mécaniques viennoise ou anglaise au piano moderne, le son s'est épaissi ; sa clarté est intéressante mais aucun chant de la table d'harmonie ne parvient vraiment jusqu'à notre oreille alors que la vraie caractéristique du piano romantique était de chanter. » Incontestablement, les instruments qui apportent ce supplément d'âme au discours du restaurateur, qui font briller ses yeux, sont les pianos Erard. Cependant, alors que les archives sont difficilement consultables, il est toujours malaisé de | savoir comment restaurer ces instruments. « Les Erard ont des basses magnifiques et une mécanique extrêmement compliquée. On a l'impression de vraiment changer le cours des choses en travaillant sur ces pianos car ils répondent très bien à nos gestes, à nos réglages. Jamais je n'ai vu le moindre défaut de fabrication sur un Erard, s'enthousiasme Patrice | Sauvageot. La mécanique de Pleyel est différente de celle d'Erard. Chopin n'a-t-il pas écrit que lorsqu'il n'était pas en forme, il préférait un Erard, le toucher du Pleyel étant un peu plus difficile. » Notre restaurateur, quant à lui, aime mieux les aigus des Pleyel et les basses des Erard. D'ailleurs, à une certaine époque, la manufacture Ga-veau, espérant réaliser ce savant mélange, ce dosage « parfait » entre les deux autres marques françaises, prétendait en réunir le meilleur dans ses pianos. Mais comment cet engouement spécifiquement lié au piano national s'est-il développé chez notre restaurateur ? Car son parcours, sans aucun doute, est celui d'un autodidacte. Employé pour faire des placages sur les instruments - dont il ne connaît rien à l'époque -, il est très vite attiré par la mécanique : « Mon premier contact avec l'instrument s'est fait par le biais de l'ébénisterie. Mais le meuble ne m'intéressait pas tant que le bricolage. Le fait de voir un instrument réglé m'enthousiasmait. Vous savez, cette impression que tout est ainsi dans l'ordre des choses. Et j'ai tout de suite entendu les différences sonores, comme si mon oreille avait toujours fait cela. Dès mon pre- | | | | | | | | | | | | | | |
| | | | | | | | | | | | | | | | | | mier jour, j'ai repéré un mauvais accord. Cependant mon employeur ne voulait pas m apprendre. Alors je l'ai fait seul. Une fois les ateliers fermés, je restais souvent le soir et je m'entraînais. De même, mon patron ne comprenait pas comment je pouvais aller au concert après une rude journée de travail. Mais c'est justement après de telles journées qu'il faut y aller ! » Accords et désaccords Et c'est en se perfectionnant dans les réglages que Patrice Sauvageot fit la connaissance d'un pianiste, organisateur des « Rencontres musicales de Cluny », Cyril Huvé. « Il a voulu que j'examine son piano, un Erard de 1856 qu'il avait acheté à un restaurateur parisien. Je lui ai préparé ce piano pour son enregistrement de l'intégrale des Lieder de Liszt (Adda AD 484). Et alors que la restauration avait été mal | faite, j'ai opéré des réglages. Pour ma première restauration d'un piano ancien, ce fut une expérience extraordinaire. » Une expérience renouvelée depuis auprès de nombreux artistes. Car Cyril Huvé n'était que le premier d'une longue série. Et un musicien tel que Paul Badura-Skoda n'a pas été le dernier à faire confiance à ce restaurateur autodidacte qui dit les choses simplement et prépare divinement bien les instruments. De même, Patrice Sauvageot a étroitement collaboré avec Claire Chevallier, la partenaire de Jos van Immerseel dans un superbe enregistrement de pièces à deux pianos de Saint-Saëns, Franck, Infante et Poulenc paru récemment (lire notre «coup de cœur » dans le numéro 38, page 86, ndlr). Pour cet enregistrement, la pianiste utilisa un Erard de 1905 (n° 87625) réglé dans les ateliers de Patrice Sauvageot. | Quelques années plus tôt, il avait préparé pour cette talenteuse musicienne un Erard de 1886 utilisé pour un disque consacré à Saint-Saëns, Liszt et Ravel. Le travail auprès des artistes intègre également la préparation du piano pour les concerts. Et Patrice Sauvageot tient à assister aux répétitions afin de tester l'acou-tique de la salle et l'aisance du musicien avec l'instrument. Souvent, à l'issue de la répétition, les pianistes refusent que le professionnel touche au piano car ils ont peur de retrouver ensuite un son différent pour le concert. Dans ces moments de « trac », tout doute est insupportable et les artistes - même s'ils ne sont pas pleinement satisfaits du piano - souhaitent conserver les sensations et les acquis de la répétition. Le technicien est alors d'abord confronté au refus du musicien qu'il doit avant toute chose persuader du bien- | | | | | | | | | | |
| | | | | | | | | | | UN AUTODIDACTE DE LA RESTAURATION | | | | | | | fondé de son intervention. Dans certains cas, Patrice Sauvageot est également amené à corriger au piano certains défauts de la salle. Quelle est la complainte qu'il entend le plus fréquemment de la part des artistes quant aux instruments des salles de concerts ? « Sans doute craignent-ils plus que tout les pianos trop durs qui les empêchent de s'exprimer. Mais j'ai rencontré tous les cas de figure au cours de mes années de pratique. Et certains pianistes m'ont même formulé d'étonnantes requêtes. Ainsi, ce musicien qui me demanda de régler son piano de façon à ce que cela ne sonne qu'en écrasant les touches au fond du clavier. De quoi dérouter plus d'un pianiste qui tenterait de jouer sur cet instrument-là. Ce musicien était le virtuose Nikolai Demidenko. Pour d'autres pianistes, il s'agira de diminuer la course du marteau pour simplifier le toucher », nous explique Patrice Sauvageot. Mais le travail auprès des artistes n'est qu'une composante de son métier et la majeure partie de son temps est consacrée à l'accord des instruments de particuliers ainsi qu'à la restauration qui demeure sa première passion. Patrice Sauvageot exécute ainsi les derniers gestes, après des mois de travail, sur trois instruments, trois Pleyel de 1842, 1844 et 1849. Pour les deux plus anciens, il s'agit de la toute première véritable restauration - même si les cordes et les chevilles ont déjà été changées. Et le modèle de 1844 pourra sans au- | cun doute vibrer et résonner très bientôt dans un cadre historique plus qu'adapté. En effet, cet instrument appartient à des particuliers de Nohant qui souhaitent le mettre à la disposition du festival Chopin pour les concerts donnés dans la demeure de George Sand, à La Châtre. Et puisqu'il est parfois douloureux pour le restaurateur de laisser partir des instruments auxquels il s'est attaché, il est impératif d'entendre très vite un nouveau son. Aussi, bientôt, lorsque la dernière touche aura été apportée à ces trois pianos français, Patrice Sauvageot s'occupera d'un Bechstein de 1870 et d'un Erard Londres en acajou qui attendent actuellement, au-dessus des ateliers, sous des couvertures, que le maître des lieux s'occupe de leur sort. Au fil des années, quelques modèles d'exception sont passés entre ses mains expertes. Ainsi cet Erard de 1837, le premier modèle avec double échappement. Alors qu'aucun professionnel n'acceptait de s'occuper de cette pièce rare - au risque de l'endommager définitivement - Patrice Sauvageot en a effectué une restauration complète. De même, il évoque avec enthousiasme la splendide sonorité d'un Erard de 1838 venant de la même source que celui acheté par Cyril Huvé. Ce piano, dit-on, aurait peut-être été joué par Chopin car il se trouvait chez mademoiselle d'Entremont à Paris. Le mystère est entier qui rend le travail de l'artisan si excitant. Et si gratifiant. Un second souffle Enfin, Patrice Sauvageot se souvient avec émotion de cet Erard de 1844 (signé Lyon 1844 0 et qui fut probablement le piano du fameux concert de la place Belcourt. Pièce immobile et silencieuse placée aujourd'hui dans les collections du Musée des instruments de musique de Paris, il ne résonne malheureusement plus, ne faisant pas partie des collections livrées occasionnellement entre les mains des artistes pour des concerts à visée « historique ». De manière générale, s'il a pu rencontrer, dans son parcours, des pianos originaux non-restaurés, mais ayant subi des réglages et ajustement, au cours des décennies, Patrice Sauvageot n'a jamais été | confronté à un instrument original ayant ses réglages d'origine : «C'est plus que rare, sans doute impossible. Pourtant, cela nous permettrait d'examiner avec attention la facture originale et les caractéristiques sonores d'une époque. Car les réglages d'origine seraient révélateurs des volontés du facteur. » Depuis de nombreuses années, installé en | | | | | | | | | | | | | | |
| | | | | | | | | | | | | | | | | | pleine campagne, aux alentours de Cluny, Patrice Sauvageot travaille seul. Car il veut tout voir, tout entendre, tout sentir. Dans une restauration, le moindre détail compte. Et puisqu'il ne facture pas en fonction du temps travaillé, s'il consacre beaucoup plus d'heures que prévu à un instrument - en démontant le mécanis- | me, il trouve facilement de nouvelles choses à faire -, c'est sur son temps personnel. La passion est à ce prix. Un dernier mot avant de se quitter. Outre les pianos de l'époque romantique, quels sont les instruments qui ont ses faveurs et sa préférence ? « Les derniers très bons pianos datent, selon moi, des années 1930 : | français ou allemands, ils sont les représen-tants d'une tradition merveilleuse, nous explique-t-il. Mais j'ai une nette préférence pour les pianos français. » Pour les Erard, cela s'entend. Un patrimoine merveilleux que Patrice Sauvageot contribue à ramener à la vie en lui donnant un second souffle. Une sonorité. ♦ | | | | | | | | | | | |