La collection GISCLARD
Ecrit par Administrateur du site   
29-03-2006

Jean-Claude Gisclard, ancien antiquaire non loin de Béziers, avait une mère professeur de piano. Il est donc tombé dedans comme on dit tout petit. Un jour, il a acheté un château, le château de St Bauzille, route de Bessan, non loin de Béziers, qu'il a restauré et s'est mis à collectionné des pianos dans un cadre magnifique. Par ailleurs, il a organisé plusieurs festivals de musique pendant des années et a accueilli des groupes de musiciens entre autres.

Vous trouverez dans les pages qui suivent un article paru dans Piano, le Magazine n°26 de janvier-février 2002

Aujourd'hui malheureusement cette initiative individuelle est menacée car Jean Claude Gisclard est seul, et sa collection est en péril.

Pour plus d'informations, vous pouvez nous contacter.

voir aussi un article du Point

Un ouvrage récent Aux origines de l'Ecole française de pianoforte possède de belles illustrations issues des pianos de cette collection entre autres.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En pénétrant dans l'antre de Saint-Bauzille, deux sensations prédominent : le froid et la pénombre. Les faibles rayons de lumière qui percent dans les pièces et les couloirs éclairent les pianos, mettant en valeur sous un jour nouveau les bois précieux de ces instrumente anciens. Et une très forte impression de maintien du passé en survie artificielle se dégage de ces pièces sombres, froides qui ont accueilli un lustre aujourd'hui révolu. Les pianos ne chantent plus, ou si peu. Ils sont entre la vie et la mort dans un lieu qui, lui aussi, se trouve entre deux mondes. Le château, comme les hectares qui l'entourent, est en effet entretenu par Jean-Claude Gisclard lui-même, aidé dans cette lâche par son épouse. Un duo bien insuffisant pour une telle surface et un travail d'entretien permanent.

Mais qu'importe car c'est justement l'aspect un peu délabré des lieux, le charme qui s'en dégage et finalement la folie de cette aventure qui donnent toute la mesure de la passion de Jean-Claude Gisclard. Un écrin trop clinquant, trop parfait pour des instrumente nickel ne transmettrait pas le même message aux amoureux du piano. Il les inviterait en quelque sorte dans un musée. Ici, au contraire, rien n'est figé. La vie est la plus forte et un sursis a été accordé à ces instruments et au château, une bâtisse regroupant différente styles et époques. Bâti sur un site archéologique (la famille Gisclard a elle-même effectué des fouilles sur les terrains),

 

 
Les faibles rayons de lumière qui percent dans les pièces et les couloirs éclairent d'un jour nouveau les bois précieux1 - L'un des derniers pianos carrés, construit vers 1870 par Christian Oehler.

2 - Grand piano carré Frost de 1846 (n°3550).

3 - Piano carré Rensing, une marque inconnue des spécialistes (vers 1815).

4 - Grand carré en acajou flammé construit par Pape en 1827 (n°1343).

5 - Petit piano carré Willmann construit vers 1870 à Paris.

6 - Grand carré Premier Empire du facteur Aloÿs Boch (1823).

 

le château conserve quelques vestiges de sa vie sous la Renaissance, vestiges maladroitement cachés sous une construction fin XIXe siècle. À cette époque, en effet, les riches familles viticoles de Béziers ont reconstruit leurs châteaux selon la mode du moment. Et n'ont pas fait preuve, à cet égard, du goût le plus sûr. Puis, au début du XX' siècle, lorsque la vigne, souffrant de maladies successives, ne leur rapporte plus les gains d'antan, les familles abandonnent ces encombrantes demeures pour se retrancher dans leurs appartements de Béziers. Le château de Saint-Bauzille est délaissé en 1904. Il ne sera pratiquement plus habité jusqu'au début des années 80, avec l'arrivée de Jean-Claude Gisclard. Son but premier, en s'instalant dans cette immense propriété où tout est à reconstruire, est de restaurer une maison ancienne. Son métier d'antiquaire lui a donné depuis longtemps déjà le goût du passé et des belles choses. Et c'est dans cet état d'esprit qu'il achète, au fil des ans et de ses visites chez les brocanteurs, des pianos anciens relégués au rang d'objets injouables donc inutiles. En 1980, Jean-Claude Gisclard a quatre instrumente. Vingt ans plus tard, il en possède près de soixante. C'est en restaurant le château, en dégageant de nouvelles salles, en découvrant des murs d'époque, une cheminée très ancienne, en créant pour chaque pièce une âme et un thème dominant qu'il réalise quelle mission donner à ce château. Jean-Claude Gisclard crée l'association Musique et Patrimoine et met tout son argent dans la restauration du château et l'achat de pianos anciens. Pourtant, il déclare que rien de tout cela ne lui appartient vraiment. Car le but de ce passionné est de mettre à la

 

 

disposition du public, des musiciens et des chercheurs tous ces instruments pour faire connaître leur histoire, les jouer lorsqu'ils sont en état et, à terme, bien sûr, les faire restaurer par des pro­fessionnels. L'un des amis de Jean-Claude Gisclard, le pianiste Jean-Bernard Pommier, a ainsi failli enregistrer une intégrale Fauré dans un des salons du château, projet malheureusement abandonné. En attendant, l'association Musique et Patrimoine fait perdurer la tradition des salons musicaux en organisant une quinzaine de manifestations par an. A l'automne, la pièce appe­lée affectueusement « salon de musique » accueille des récitals ou des concerts de musique de chambre. Au printemps, l'asso­ciation privilégie la musique de chambre avec un auditoire limité à cinquante personnes dans une pièce du château dont l'acous­tique ferait pâlir d'envie certaines salles. Enfin, les soirs d'été, Saint-Bauzille offre des spectacles de musique baroque autour de Lully et Molière dans les jardins illuminés à la bougie. Mais l'hiver, le château et ses instruments s'endorment et les conditions financières de Jean-Claude Gisclard prennent plus que jamais une tournure alarmiste. Désintéressé, entretenant un château qui coûte cher, ayant comme seules rentrées d'argent la visite du château et les quelques concerts, il est en effet bien sou­vent sur le fil du rasoir. La violente tempête de décembre 1999 avec, comme conséquence, les arbres centenaires échoués dans le parc, la sublime véranda partie en miettes ou encore le toit en partie envolé, a failli avoir raison de son entêtement et de sa pas- 
L'association Musique et Patrimoine fait perdurer la tradition des salons musicaux avec une quinzaine de manifestations par an.
- Piano Érard de 1904 ayant peut-être appartenu à Maurice Ravel.
- Piano carré Érard de 1806 (n°6811), un modèle rare.
- Piano carré en acajou, à mécanique anglaise et de marque inconnue (vers 1830).
10 - Piano à queue Broadwood & Sons (Londres, vers 1870) en parfait état.

 

sion. Mais si l'aventure s'est parfois transformée en cauchemar, Jean-Claude Gisclard est toujours là. Fidèle au poste. Aujourd'hui, il ne peut plus faire sa tournée des brocanteurs, finances obligent, et doit louer certaines salles de son château pour des ré­ceptions afin de gagner de l'argent. Mais s'il a parfois l'air décou­ragé, s'il dit qu'il veut arrêter, en fait, il n'en est rien. Et malgré les difficultés, malgré les sacrifices, personne dans la famille ne regrette cette vie-là, pas même les deux enfants qui se sont lancés, bien évidemment, dans une carrière musicale. Sa fille jouant du violoncelle et son fils de l'alto lui ont d'ailleurs offert de très beaux souvenirs de concerts familiaux au son des pianos anciens. Des souvenirs, Jean-Claude Gisclard en a des tonnes. Il se sou­vient ainsi avec émotion du jour où, démontant le clavier d'un piano viennois Friksman & Sohn de 1870 (numéro 2804), il dé­couvre, coincée entre les touches, une petite photographie an­cienne représentant un jeune militaire. Ce piano, acheté seule­ment cinq mille francs il y a trois ans, a une caractéristique touchante : une gravure représentant Beethoven est enchâssée dans le pupitre. Après la découverte de cette photographie,, Jean-Claude Gisclard a imaginé que, sans doute, la jeune femme qui jouait sur ce piano, installait à la place de la gravure la photo de son fiancé militaire. Car ces pianos anciens ont tous une his­toire, des caractéristiques touchantes qui leur confèrent une âme. Et certains d'entre eux, des pièces rares de la fin du XVÏÏr" siècle, sont même susceptibles d'être classés. C'est le cas d'un petit piano carré Schmidt construit probablement entre 1790 et 1805. Virtuose du clavecin, facteur de clavecins et de pianoforte,

Schmidt est présent à Paris de 1788 à 1822. Mais il est surtout connu comme le co-inventeur de la guillotine. Pendant la Révo­lution, il arrêtera d'ailleurs la facture de pianos pour se consacrer à la construction de guillotines, avant de revenir finalement à ses instruments. Les créations de ce facteur sont extrêmement rares et un autre de ses pianoforte, postérieur, car daté de 1827, est vi­sible au musée de la Musique de Paris. Parmi la cinquantaine de pianos de Jean-Claude Gisclard, quelques-uns seulement datent de la fin du XVIIIe siècle. On remarque ainsi un instrument signé Willmann, facteur inconnu des spécialistes. Ce petit piano carré construit vraisemblablement entre 1780 et 1800 a été restauré en janvier 1823 par un certain F.B. Simonnet, établi à Montauban. En acajou, avec un double filet de buis, ce piano est en très bon état. Un autre piano carré, un Dackweiller de 1789 (n°692), fait partie de la collection de Jean-Claude Gisclard. Ce petit bijou en noyer verni vient de lui être offert par un couple de Strasbourg qui souhaite ainsi voir survivre cet instrument. Plusieurs autres pianos attirent l'attention des spécialistes, à l'image de ces deux modèles Érard. Le premier, un petit piano carré en acajou de 1806 (n°6811), est une pièce très intéressante. Le même, construit deux ans plus tard, en 1808, et portant le nu­méro 7488, est exposé au musée de la Musique de Paris et deux autres instruments identiques sont répertoriés, l'un à Stuttgart et l'autre aux États-Unis, dans le Michigan. Le second piano carré Érard est un instrument de 1810 portant le numéro 7820. Autre 
Ces pianos anciens ont tous une histoire, des caractéristiques qui leurs confèrent une âme. Certains sont susceptibles d'être classés.
11 - Piano Pleyel de concert de 1845.
12 - Piano grand carré construit vers 1840 par Rousselot et Descombes.
13 - Érard grand concert forme clavecin de 1847 (n°19 582) joué et signé par Thalberg.
14 - Piano carré
Dackweiller de 1789 (n°692) en noyer verni.
15-Le maître des lieux au milieu de ses pianos et de ses partitions anciennes.

 

style, autre instrument du début du XIXe siècle, un piano carré Astor de Londres daté de 1810 (n°234). Jean-Claude Gisclard l'a acheté en 1996 chez un brocanteur de Toulouse pour 3500 francs, un prix dérisoire pour un tel « objet ». Enfin, un grand carré Aloys Boch de 1823 en acajou flammé attire fréquemment l'œil du spécialiste étant l'un des rares instruments français à possé­der une mécanique viennoise.
Mais Jean-Claude Gisclard possède de nombreux autres petits bn'oux, que ce soit ce piano Pleyel de concert de 1896 en parfait état et à la sonorité exceptionnelle, cet Érard forme clavecin de 1847 (numéro 19 582) en érable moucheté joué et signé par le vir­tuose Thalberg (sur le sommier, à gauche), ce piano grand carré de 1820 en acajou flammé de Cuba signé par les facteurs pari­siens Bontron et Duport (numéro 186), ce piano grand carré de 1870 du facteur de Stuttgart Christian Oehler (l'un des derniers pianos carrés construits en Europe), un grand carré Frost construit à Strasbourg en 1846 (numéro 3550), un grand carré Pa­pe en acajou flammé de 1827 (numéro 1343) ou encore plusieurs autres Boisselot, Érard ou Pleyel.
L'une des dernières acquisitions de Jean-Claude Gisclard est un piano à queue Érard de 1904. La femme qui a souhaité le lui céder affirme qu'il s'agit d'un piano ayant appartenu à Maurice Ravel. Vendu à la famille de cette femme par la légataire universelle du compositeur et provenant de Saint-Jean-de-Luz, ce piano est en parfait état. Il accueille le visiteur pénétrant dans la première piè­ce du château de Saint-Bauzille. Et l'introduit dans ce magnifique voyage au cœur d'un patrimoine, hélas menacé de disparition. ■

 

Dernière mise à jour : ( 07-04-2006 )